Passaggio

« Le crachin n’a pas cette richesse rythmique de l’averse qui rebondit clinquante sur le zinc des fenêtres, rigole dans les gouttières et, l’humeur toujours sautillante, tapote sur les toits avec un talent d’accordeur au point de distinguer pour une oreille familière, les matériaux de couverture: ardoise, la plus fréquente au Nord de la Loire, tuile d’une remise, bois et tôles des hangars, verre d’une lucarne. Après le passage du grain de traîne qui clôt la tempête, une voûte de mercure tremblote au-dessus de la ville. Sous cet éclairage vif-argent, les contours se détachent avec une précision de graveur: les accroche-cœurs de pierre des flèches de Saint-Nicolas, la découpe des feuilles des arbres, les rémiges des oiseaux de haut vol, la ligne brisée des toits, les antennes -perchoirs. L’acuité du regard repère une enseigne à cent mètres- et aussi l’importun qu’on peut éviter. Les trottoirs reluisent bleu comme le ventre des sardines vendues au coin des rues, à la saison. Les autobus passent en sifflant, assourdis, chassant sous leurs pneus de délicats panaches blancs. Les vitrines lavées de près resplendissent, le dôme des arbres s’auréole d’une infinité de clous d’argent, l’air a la fraîcheur d’une pastille à la menthe. La ville repose comme un souvenir sous la lumineuse clarté d’une cloche de cristal. »

Jean Rouaud – Les Champs d’honneur (1990)

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